L'Abbé Chocarne et l'Enfant-Jésus de Beaune

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« Lorsque Dieu s’est manifesté dans sa grandeur et sa beauté, la créature a voulu s’égaler à Lui…

Et Dieu lui dit alors : Je vais te prendre au piège.

… Puisque ma puissance te donne le vertige, je vais descendre et m’humilier. Je me fais homme comme toi, m’abaissant à ce point que tu n’auras aucune peine, toi, vermisseau, à me suivre dans ce chemin.

Et Dieu s’est fait petit enfant, humble, pauvre et souffrant : voilà notre Sauveur !

Vous qui voulez me rejoindre, regardez maintenant : Je suis doux et humble de cœur ; renoncez-vous et suivez-Moi.»

(Abbé Victor Chocarne – sermon de Noël)

LE PETIT ROI DE GRACE

La Vierge Marie, redevable à l’Abbé Chocarne ainsi qu’à Mme de Blic d’un rayonnement accru de son culte, semble pressée de procurer à son Enfant divin le même renouveau de gloire ?

Dans les premiers jours de septembre 1873, le comité de Pernand est à Lourdes pour offrir solennellement à l’Immaculée les orgues promises, ex-voto de la France.

S’éloignant un jour de la Grotte, l’Abbé Chocarne est accosté par un inconnu….

Qui peut-il être ?

A considérer les suites de cette rencontre, en des siècles plus naïfs on eût peut-être dit que sous la figure d’un Pèlerin, un ange aborda ce jour-là le curé de Saint Nicolas…

Lui-même n’a jamais pensé avoir été l’objet, en cette occasion, d’une faveur surnaturelle.

Curieux tout simplement, il écouta l’inconnu lui parler d’un Enfant Jésus miraculeux dont il montre l’image, assurant que des grâces merveilleuses s’obtiennent à ses pieds…

Chose étrange, cet Enfant Jésus est vénéré au Carmel de Beaune, et donc sur la paroisse même de l’Abbé Victor… Comment cette dévotion est-elle ignorée du curé, à l’affût depuis 13 ans des secours capables de réveiller son peuple d’une inconcevable indifférence ?

Dans ce Carmel est morte jadis en odeur de sainteté, une jeune religieuse dont le procès de béatification, interrompue depuis longtemps, s’instruit à l’heure même…

Curé de ce monastère, l’Abbé ne saurait ignorer.

Qui fut cette « Marguerite du Saint-Sacrement » dont le petit cercueil décèle les proportions enfantines, et par quelle voie s’est-elle sanctifiée ?

Jusqu’ici, Monsieur Chocarne ne s’en est guère mis en peine, mais le témoignage du Pèlerin mystérieux piquant sa curiosité, dès son retour à Beaune, il se présente au Carmel. La Prieure répond longuement à ces questions, et le 20 décembre 1873, la « chronique religieuse de Dijon » publie sous sa signature, un article dont nous citerons, ou résumerons, les parties essentielles. Ces lignes le prouvent, la communication de l’Inconnu de Lourdes a vivement ému le curé de Saint-Nicolas.

MARGUERITE DU SAINT-SACREMENT ET SON PETIT ROI.

Dans la première moitié du XVIIe siècle, vivait au Carmel de Beaune une petite sainte qui devait embaumer l’église du parfum de ses vertus. Dans le monde, elle s’appelait Marguerite Parigot, le cloître lui donna le nom de Marguerite du Saint-Sacrement !…

Novice à 12 ans, professe à 14, le trait saillant de sa physionomie, au moral comme au physique, c’est la petitesse, la faiblesse de l’enfance.

Cette sublime enfant, Dieu la destinait à de grandes choses… Toute l’ardeur de sa dévotion était tournée vers la crèche et la Sainte Enfance du Sauveur ; sans cesse elle médite ces mystères d’incompréhensible humilité. Le jour de sa profession – ravie en extase – elle vit l’Enfant Jésus lui donner le voile de ses chastes épouses en disant aux esprits célestes qui l’entouraient : « Quelle grâce ne communiquerai-je pas à l’Epouse de mon Enfance ; elle me sera chère à jamais, et je ne refuserai rien à ses prières. »

La vie toute de prodiges et d’extases de sœur Marguerite, sa vertu surhumaine attiraient à elle les âmes les plus éminentes de son temps. Monsieur Olier accourait pour l’entretenir ; Monsieur de Renty l’admirait au point de s’être presque mis sous sa conduite… Il lui adressa de Paris en décembre 1643, une statue de bois du Saint Enfant Jésus, sculptée par lui-même, assure une tradition du Carmel. Devant ce présent, le cœur de la petite sainte exultait ! Son Jésus lui apparaissait toujours sous la figure d’un petit enfant… En enfant, il conversait familièrement avec elle pendant ces ravissements, ses extases… Désormais, toutes les fois qu’elle désire en obtenir une faveur, elle prend entre ses bras la statuette qui lui inspire une particulière dévotion ; elle l’a surnommé : son « Petit Roi de Grâce »

Elle lui parla avec une charmante naïveté, lui adresse particulièrement les requêtes les plus récentes, parfois même de doux reproches… Sous le regard de la petite sainte, l’image paraît s’animer, l’écoute, lui répond : elle pleure ou elle sourit, refuse quelquefois, mais finit toujours par accorder.

Le principal miracle obtenu par la petite sainte fut assurément la naissance du dauphin, plus tard Louis XIV.

Depuis plusieurs années, l’humble carmélite était en instance à cette intention, redoublant ses supplications, ces larmes, ces sacrifices de tous genres.

On la vit un jour se lever du chœur où elle priait pour aller placer sur la tête de l’Enfant Jésus une couronne d’or préparée depuis longtemps pour cela.

« Venez, mes sœurs, dit-elle à la communauté, venez rendre grâces avec moi au Petit Roi de Grâce, le dauphin attendu vient d’être donné à la France. »…

À cette heure même, l’enfant royal était né…

La Reine mère ayant su à qui elle était redevable de cette grâce insigne, ne fut pas ingrate. Quelques années plus tard, accompagnée du jeune roi et de toute la cour, elle vint à Beaune déposer en témoignage de reconnaissance aux pieds du Saint Enfant Jésus les plus magnifiques présents.

Par le même divin Enfant, plutôt par un simple fétu de paille de sa crèche sœur Marguerite arrêta brusquement aux portes de Beaune l’invasion triomphante de Gallas, arrivant à la tête des impériaux.

Combien d’autres miracles obtenus par la sainte image n’aurions-nous pas à relater encore ?

Avec l’agrément de ses supérieures, sœur Marguerite avait érigé à son petit Roi un oratoire particulier où elle se plaisait à l’honorer. À la mort de la sainte carmélite, il se fit dans cette chapelle un concours prodigieux de pèlerins de tous rangs et de tous mérites.

Fénelon composait pour le Carmel de Beaune les litanies de la Sainte Enfance… De Paris le grand couvent des Carmélites de la rue Saint Jacques, et des maisons religieuses de tous les Ordres connus, envoyaient chaque année des ex-voto à ce qu’on appelait « le Petit Nazareth de Beaune ». Cette faveur dura jusqu’aux grandes commotions de la révolution.

Depuis lors, le Saint Enfant Jésus n’a plus, comme autrefois, sa chapelle spéciale accessible au public, mais les chrétiens de Beaune et des environs ne l’ont pas oublié et se plaisent à lui adresser leurs vœux. Des contrées les plus lointaines, des malades se recommandent à sa puissance… A chaque instant une mère désolée demande à faire toucher à la statue miraculeuse les langes de son enfant malade, pour qui elle implore les prières des religieuses.

Dans les grandes occasions, comme le Sacro-Bambino à Rome, on porte aux malades qui le demandent le Petit Roi de Grâce…

De divers diocèses des prêtres arrivent au Carmel de Beaune avec l’espoir de dire leur messe à son autel. Le jour de la première communion, les enfants se consacrent à Lui, plaçant sous son égide les promesses de leur persévérance… (Chronique religieuse de Dijon- 20 et 27 décembre 1873)

L’Abbé Chocarne avait écouté très ému, la prieure du Carmel. Il reçut de ses mains, pour la vénérer, la statue miraculeuse, et son âme en fut remuée… Cet homme d’initiative, d’esprit facilement caustique, d’intelligence cultivée, avait, au fond, un cœur d’enfant, capable de pénétrer les abaissements de la crèche et les dessins de la miséricorde.

Que le Nouveau-Né de Bethléem, la Sagesse du Père, voulut ramener à l’esprit d’enfance et de simplicité, un siècle ivre d’orgueil, n’ayant trouvé en s’adorant lui-même que déceptions et désastres, personne plus facilement que lui n’était disposé à la croire, et, suivant la pente habituelle de ses soucis patriotiques, il entrevit dans la résurrection du culte de l’Enfant Jésus aux lieux mêmes où la vénérable Marguerite en avait eu l’inspiration un moyen nouveau de sauver la France en réveillant sa foi.

Cette préoccupation se dévoile dans la conclusion de l’article du 27 décembre 1873 de la chronique religieuse :

« Faut-il s’étonner si la pensée est venue à plusieurs de reprendre la tradition interrompue des pèlerinages au Petit Roi de Grâce ?… Et n’est-ce pas un signe que Dieu veut relever la France en l’abaissant devant la crèche ! »

La prieure à qui Monsieur Chocarne s’ouvrit d’une idée « germée en l’écoutant » était d’autant mieux préparée à le seconder que ce projet répondait aux vœux secrets de la communauté.

LE PETIT ROI ENGRILLAGÉ

Les Carmélites chassées de leur clôture par la révolution, s’étaient regroupées dans un faubourg de Beaune, autour de leur Enfant Jésus conservé par une main pieuse. Le cher Petit Roi n’avait plus sa chapelle, et derrière leurs grilles, les religieuses seules formaient sa cour.

Au dehors, les jeunes générations ne la connaissaient pas, mais les vieillards parlaient encore de l’Enfant miraculeux dont ils gardaient le souvenir… Des personnes de la ville ou des environs venaient parfois la vénérer autour du monastère, ou demander aux sœurs de lui adresser des neuvaines à leur intention.

Le plus possible les Carmélites entretenaient ce feu sacré. Dès 1821, elles avaient obtenu de Mgr Dubois, évêque de Dijon, la résurrection de la Confrérie de la Sainte Enfance fondée par Marguerite du Saint-Sacrement et dont une bulle d’Alexandre VII, conservée au monastère, exposait les règles.

En 1855, Pie IX avait érigé ce groupement en Archiconfrérie, lui donnant le droit de s’associer, en lui communiquant ses privilèges, d’autres confréries du même titre.

Pour voir son culte oublié reprendre de l’éclat, obtenir les grâces promises à sœur Marguerite, le Petit Roi n’a peut-être qu’à sortir de l’obscurité du monastère où depuis près d’un siècle il est enseveli ?… Sans oser prendre l’initiative de cette restauration, les Carmélites la désirent.

Un prêtre leur arrive, désigné à leur confiance par un succès inouï. Après avoir attiré aux pieds de la Vierge Marie des pèlerins par milliers, il offre pour renouveler l’antique et populaire dévotion, de tenter au Carmel un essai de pèlerinage dont sa paroisse formera le premier contingent ?…

Intimement assurées que l’Immaculée leur envoie des bords du Gave, le serviteur prédestiné à restaurer le culte de son Fils comme il vient d’étendre le sien, les Carmélites donnent leur adhésion.

Monsieur Chocarne s’est trop bien trouvé pour Lourdes du concours de Mme de Blic pour l’exclure de ses nouveaux projets ; désormais il ne fera plus rien sans elle. Dans leur association, il sera, suivant la pittoresque expression du Père Chocarne, la « boîte aux idées » – idées fécondes, audacieuses parfois, toujours surnaturelles, pour lesquelles Mme de Blic saura s’enthousiasmer.

Dans la poursuite du but, elle entend avoir ses coudées franches ; un homme moins humble que l’Abbé Chocarne pourrait s’en formaliser, mais tous deux aiment Dieu, les âmes, la France… L’ordre de Saint-Dominique est leur idéal commun, et pour ces grandes causes, ils feront bon marché des heurts inévitables.

D’origine beaunoise, Mme de Blic connaît le Petit Roi de Grâce, et de tout cœur va mettre à son service un dévouement auquel on pourra toujours faire appel.

L’Evêque de Dijon, Mgr Rivet, supérieur de droit du Carmel de Beaune, en garde jalousement les pouvoirs, exercés dans un esprit paternel mais aussi avec cette minutie de détails dont son administration demeure imprégnée. Les moindres initiatives sont exactement contrôlées.

Il accepte sans difficulté le projet d’un pèlerinage de la paroisse Saint-Nicolas au Petit Roide Grâce présenté à la fois par Monsieur le curé et la prieure du Carmel, au nom de la communauté.

Mais pour donner à cet acte isolé la continuation rêvée, il faudra susciter dans la ville et dans la région une dévotion renouvelée, et comme un besoin pour la place qu’il occupa jadis. Monsieur Chocarne et Mme de Blic vont s’y employer.

Dans la chaire de Saint-Nicolas et dans maints contacts avec ses paroissiens ou ses amis, Monsieur le curé rappelle l’histoire du Petit Roi de Grâce, les faveurs obtenues jadis par son intercession, les grâces promises à quiconque se mettra sous sa sauvegarde.

C’est rallumer d’un souffle ardent le feu endormi sous la cendre, et dans le cœur des enfants la confiance des pères se ranime bientôt.

Sur l’invitation de l’Abbé Victor, des fleurs naturelles s’amoncellent devant la grille du chœur des religieuses, à la place qu’occupera dans la chapelle extérieure l’autel de l’Enfant Dieu, son culte enfin restauré…

Dans cette idée si féminine d’une moisson fleurie pour appeler le Petit Roi se reconnaît l’inspiration de Mme de Blic.

Elle prend aussi l’initiative d’une pétition à Mgr Rivet : les notables de la paroisse, de la ville et de la région même réclament ardemment leur Enfant Jésus. La supplique, couverte de signatures, est présentée par Mme de Blic elle-même au vénérable évêque, ému d’une telle dévotion… Cependant il demande le temps de réfléchir et de se concerter avec le Carmel.

La réponse se faisant attendre, elle revient à la charge…Enfin le 3 octobre, Mgr accorde « de Noël à la Purification », l’exposition dans la chapelle extérieure du Carmel, de la statue miraculeuse du Saint Enfant Jésus ; mais à deux conditions :

1°- Les « Pauvres Carmélites » n’auront rien à supporter des frais de cette exposition,

2°- On communiquera davantage à l’évêque les dispositions à prendre afin qu’elles soient dignes du lieu et du sujet. Il importe de mettre la sainte statuette à l’abri des voleurs. (Mgr Rivet à Mme de Blic)

Insuffisamment renseigné à son gré par une lettre de la mère prieure, Mgr Rivet invite Mme de Blic à l’évêché pour arrêter en commun le plan définitif… Cette entrevue a lieu le 14 décembre et le pèlerinage présidé par l’évêque lui-même, est fixé au 28 décembre, fête des Saints Innocents que Marguerite appelait ses « petits frères ».

Mme de Blic est chargée de tous les détails de la cérémonie, et connaissant la minutieuse prévoyance du prélat, nous ne pouvons douter que les moindres circonstances n’aient été envisagées…

La châtelaine de Pernand recevra encore de son évêque trois ou quatre lettres chargées de recommandations. On s’étonne de voir le chef d’un nouveau diocèse se complaire en de tels détails : présentation de la statuette, décoration du brancard, nombre et qualité des figurants « bien appareillés de taille », pourtant tels ou tels insignes… Choix et répétition du cantique à chanter pendant la procession tout est soigneusement prévu et réfléchi. Mme de Blic était de plus invitée à se trouver au Carmel avant l’arrivée de son évêque pour le seconder en cas de surprise possible !

Le Seigneur lui-même est prié de donner un temps sec la veille et au jour même de la fête : « par pluie ou neige, pas de procession possible » (ibidem – 24 décembre 1873). En l’honneur de cet Enfant, la joie des anges et des hommes ; le ciel a bien voulu sourire à la terre, et la cérémonie préparée si laborieusement est un triomphe pour le Petit Roi de Grâce, un bonheur pour ses fidèles.

LE TRIOMPHE DU PETIT ROI

Le 28 décembre, à l’heure fixée, Mgr Rivet revêtu d’ornements pontificaux et suivi d’un nombreux clergé, pénètre dans le monastère orné de fleurs et de guirlandes. Sous leurs grands voiles et leurs manteaux blancs les Carmélites reçoivent l’évêque à l’entrée du cloître et le conduisent au tombeau de la vénérable Marguerite ; là, sur un trône richement décoré, l’attend gracieuse et souriante, la miraculeuse statuette de l’Enfant Jésus…

Mgr s’en saisit et la présente à l’assistance, se déclarant comme chef du diocèse et supérieur du Carmel le délégué de Marguerite du Saint-Sacrement.

Les religieuses de la ville, un grand nombre de personnes l’ont suivi dans la clôture pour faire à l’Enfant Dieu un cortège d’honneur.

Sortant du monastère, la procession se déroule sur la voie publique au champ des litanies au Saint Enfant Jésus.

De la chapelle extérieure trop remplie, les fidèles débordent dans la cour du Carmel et dans la rue avoisinante. La ville de Beaune est là toute entière pour reconnaître et acclamer son Petit Roi, reparaissant après un siècle d’absence !

Il entre enfin dans la chapelle extérieure décorée de verdure, d’oriflammes de fleurs. Un religieux silence succède aux chants liturgiques et comme le vieillard Siméon avait pris à la porte du temple l’Enfant Jésus dans ses bras, l’évêque présente le Petit Roi de Grâce à la vénération de cette foule pieusement avide de la contempler, de recevoir sa première bénédiction.

Dans le sanctuaire, sur un trône étincelant de lumières, Mgr dépose l’Enfant pour rappeler plus librement au peuple ses titres à l’amour des beaunois.

Le père Chocarne ne peut être absent d’une fête où son frère et ses meilleurs amis ont si grande part Il fait en chaire un superbe commentaire du psaume 23 « Atollite portas principes vestras et elevamini portae aeternales et introisit Rex Gloriae » … Levez-vous, portes, O princes qui veillez près d’elles, et vous, portes éternelles, levez-vous, afin de laisser entrer le Roi de Gloire. »

Le salut du Saint-Sacrement clôture la cérémonie.

Demain, ce sera le pèlerinage solennel de Beaune représenté par toutes ses paroisses à la sainte image miraculeuse demeurée dans la chapelle extérieure du Carmel.

L’Abbé Chocarne, adressant un compte rendu à la « chronique religieuse de Dijon » le mentionne soigneusement : la paroisse Saint-Nicolas – la sienne – s’est présentée la première au Carmel, arrivée processionnellement, chantant les litanies du Saint Nom de Jésus…

Mgr commente aux enfants, nombreux dans l’assistance, le mot de l’Évangile «et erat subditus illis » et le curé célèbre le Saint Sacrifice.

Pasteur d’un troupeau si pauvre, dans quelle effusion de foi et de confiance il présente son peuple au Roi des humbles…

Le pèlerinage Notre-Dame, naturellement plus nombreux encore, succède à celui de Saint-Nicolas.

Avant de quitter Beaune, Mgr Rivet, satisfait du mouvement de dévotion qu’il a constaté, s’accorde avec le Carmel pour donner certaines permissions :

Désormais, la statue de l’Enfant Jésus sera exposée chaque année, dans la chapelle publique du monastère, depuis la veille de Noël jusqu’à la fête de la Purification ; de même le vingt-cinquième jour de chaque mois, en mémoire de la naissance du Sauveur.

Mgr concède une indulgence de 40 jours à tous les fidèles participant dorénavant aux réunions qu’il vient d’inaugurer, et pour encourager les pèlerinages au Petit Roi de Grâce, l’exposition et la bénédiction du Saint-Sacrement leur sont accordées.

Du 25 janvier au 2 février, la neuvaine solennelle à la Sainte Enfance jouira des mêmes privilèges.

L’élan si heureusement donné ne se ralentit plus : les élèves du grand séminaire viennent rendre leurs hommages aux Divin Enfant… La jeunesse ouvrière arrive à son tour, partie de Dijon à minuit pour faire à pied la moitié du chemin, et communier au Carmel à la messe matinale de son aumônier. La ville s’émeut ; désireux de témoigner de l’intérêt aux œuvres ouvrières, de nombreux beaunois entourent aux offices plus solennels ces fiers jeunes gens, disposés, en esprit de pénitence, à faire encore à pied la moitié du retour.

Le rayonnement du Divin Enfant s’étend au loin et à l’exemple de Beaune suscite des imitateurs. En d’autres villes, Orléans notamment, les Carmélites s’affilient à l’Archiconfrérie de la Sainte Enfance, et consacrent au Petit Roi le vingt-cinquième jour du mois.

La quarantaine de Noël à peine achevée, l’Abbé Chocarne adresse à la « chronique religieuse » un compte rendu débordant de joie et de fierté.

Son attention ne s’est pas détournée de l’Enfant Jésus, il a suivi au jour le jour les démonstrations de la ville, et les nombreuses députations venues de la campagne, souvent avec les allures d’un pèlerinage organisé : arrivée professionnelle avec croix, bannières et oriflammes, chants liturgiques… Il les a vues remplir de leurs rangs pressés le sanctuaire trop étroit.

Combien il est heureux de signaler « une neuvaine pour l’église et pour la France, ordonnée par Mgr Rivet, et si religieusement suivie que la chapelle, ces jours-là, ne désemplissait pas. »

Le triduum final d’action de grâces, rehaussé par une parole dominicaine, et clôturé sous la présidence du vicaire général ne l’a pas moins ravi…

Il écoute longtemps les vibrations d’un Te Deum « bien senti et bien mérité » tandis que la statuette sainte rentre dans l’intérieur du cloître, pour n’en plus sortir que tous les 25 de chaque mois…

Vraiment, « l’antique dévotion au Saint Enfant Jésus a retrouvé tout son éclat dans la contrée » (lettre de Mgr Rivet à Mme de Blic 31 janvier 1874)

Cependant le Petit Roi a dû quitter la chapelle où sa présence attirait les âmes.

Mme de Blic avait reçu de son évêque de chaleureux remerciements : « c’est à vous, après Dieu, que revient l’honneur de tout ce qui s’est fait de bien en ces saintes cérémonies… Que l’Enfant Jésus vous en récompense en répandant ses plus abondantes bénédictions sur vous et sur les vôtres. »

Aux instances de sa vaillante diocésaine pour conserver la statue miraculeuse dans la chapelle du public, le 30 janvier, Mgr Rivet avait d’abord cédé… Dès le lendemain, il se ressaisit, et retire ses concessions…

Persévérante dans ses œuvres, et d’accord avec le curé de Saint-Nicolas, Mme de Blic reviendra plusieurs fois à la charge… Vainement !…

Le vieil évêque a même légué son opposition à ses successeurs, et les Carmélites attendront 25 ans l’autorisation épiscopale de rendre permanente l’exposition de leur Petit Jésus. (1897)

Depuis longtemps l’Abbé Chocarne aura quitté ce monde, sa dévotion à l’Enfant Jésus croissant jusqu’à la fin.

Le mystère de Noël occupe sa contemplation et lui inspire de touchantes pensées.

En face de Satan provoquant les hommes à l’orgueil : « vous serez comme des dieux » il voit l’effort de la miséricorde pour sauver sa créature dans un assaut d’humilité :

« Tu veux m’égaler et c’est le principe de tes chutes… Eh bien, soit : imite-moi…

Puisque la grandeur et ma puissance te donnent le vertige, je vais descendre et m’humilier. Je m’abaisserai tellement que tu n’auras pas de peine, toi vermisseau, à me suivre dans ce chemin.

Et Dieu se fait petit enfant, humble, pauvre et souffrant. Regardez, vous qui voulez me rejoindre : je suis doux et humble de cœur, renoncez-vous et suivez-moi. » (Projet d’une instruction pastorale)

Chaque année pour disposer ses paroissiens à leur pèlerinage, il trouvera des considérations plus émues, et le lendemain de Noël 1877 une de ses auditrices écrira : « le curé de Saint-Nicolas a été hier d’une éloquence admirable en prêchant à la grand-messe, et ce matin, il a fondu en larmes en consacrant sa paroisse et la France à l’Enfant Jésus des Carmélites, où nous avons été processionnellement par cette neige. » (Mlle de Saint Juan à Mme de Blic 26 décembre 1877)

Mme de Blic et l’Abbé Victor aiment tellement cet Enfant divin que l’idée leur étant inspirée de travailler au salut du peuple par une œuvre dominicaine, ils lui confient leur projet : le jour où la fondation désirée prendra vie dans l’église, une plaque commémorative témoignera de leur reconnaissance au Petit Roi !…

La congrégation des Petites Sœurs Dominicaines Garde-Malades des Pauvres, vouées à l’Enfant Jésus est née de cette prière et de cette pensée…

L’ex-voto de la « reconnaissance des premières sœurs et des « Fondateurs » posés au lendemain de son érection canonique a provoqué la confiance et la gratitude : à sa suite, d’innombrables « mercis » ont fleuri sur les murs de la chapelle sainte, autour du Roi Jésus…

L’ENFANT-JESUS DU CARMEL ET LES PETITES SOEURS DOMINICAINES 

Si l’Abbé Chocarne a vu dans le Sauveur Enfant le modèle de la vocation de ses filles qu’il voulait toutes simples dans l’humilité, le travail, la patience et le zèle des âmes, le Petit Jésus du Carmel ne personnifiait pas complètement cet idéal…

Sous quelque forme qu’on le représente, l’Enfant parle d’anéantissement et de dépendance d’autrui… Le Nouveau-Né de Bethléem l’avait fait entendre à Marguerite du Saint-Sacrement en l’appliquant aux mystères de Sa Nativité, de sa première enfance. Et cela ravissait l’Abbé Victor, comme un témoignage frappant d’amour divin, et la plus grande leçon donnée par le Créateur à l’orgueil de l’homme.

Mais l’Enfant du Carmel porte sceptre et diadème, avec ses joyaux, son fourreau brodé d’or, il veut dire autre chose. Sa petite personnalité royale très accusée rappelle évidemment la mission spéciale confiée à son apôtre ?

La nuit de Noël 1638, le Divin Enfant avait révélé à Marguerite du Saint-Sacrement non plus ses abaissements mais ses grandeurs.

Lui rappelant la question de Pilate provoquant l’affirmation de sa royauté, il avait exprimé le désir de se voir reconnu, honoré comme Roi, dans un lieu qui lui fut consacré… Marguerite promit et tint parole : le Petit Jésus du Carmel est un Roi. Il en porte le titre et les attributs !

Monsieur Chocarne qui l’a beaucoup aimé et lui conduisit maintes fois ses filles, ne lui fit jamais franchir en cet appareil de Souverain les portes de son humble couvent, trop différente est la mission des Petites Sœurs Dominicaines.

Dès l’origine elles eurent un Enfant Jésus dans leur chapelle …

Celui que Mme de Blic leur choisit, qu’elle offrit elle-même à ses premières fondations n’est pas un monarque…

C’est le Nouveau-Né – demi-nu – sur quelques brins de paille, dont il fut dit aux bergers de Judée : « Vous trouverez un enfant enveloppé de langes et couché dans une crèche parce qu’il n’y eut pas de place pour lui dans l’hôtellerie… » Enfant de pauvre, appelant les bras grands ouverts, ses petits frères de misère, les rassurant de sa faiblesse et d’un tendre sourire… Vivante page d’Évangile, attachant la petite sœur à son œuvre…

Symbole même de cette œuvre Il va au-devant des âmes, s’apetissant à leur mesure pour leur offrir le service et l’amour avant même qu’ils lui soient demandés.

La petite sœur honore, certes, la royauté de l’Enfant Dieu, et met sa joie à lui conquérir des sujets dociles… Mais sa mission, sa grâce propre est d’annoncer aux pauvres « la Bonne Nouvelle » d’un Dieu humilié par amour, relevant dans sa personne l’indigence et le dur labeur… Un Dieu, petit Enfant afin de les sauver.

Extrait du livre « La Congrégation des Petites Sœurs Dominicaines Garde-Malades des Pauvres »

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